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L'insupportable mort, la mort vivifiante
Le village de mon enfance, un hameau où
vivaient une quinzaine d'agriculteurs avec leurs familles, formait à l'époque
une communauté culturelle avec ses rites laïques autour de l'école, ses rites
"païens" liés au travail de la terre et ses rites religieux. La
pratique de ces rites assurait la cohésion de cette petite communauté
culturelle. C'est au cours de ces cérémonies que les liens interindividuels se
tissaient ou se tissaient à nouveau et que les enfants développaient leurs
racines terriennes. De nombreuses processions se déroulaient alors le long des
chemins, dont certaines s'étiraient jusqu'à se perdre dans l'odeur parfumée des
champs, pour remercier Dieu et le prier de garder les terres prospères à l'abri
des catastrophes climatiques et autres, processions en l'honneur de
Les temps ont changé. Que reste-t-il de tout cela ? Il n'y a plus d'école. L'Église n'a plus de curé.
On y fête encore quelques mariages religieux à condition de convaincre un prêtre de bien vouloir le célébrer dans l'Église désaffectée du village.
Il reste surtout, à croire que c'est le dernier rempart incontournable d'une communauté humaine qui se meurt, l'ultime procession, celle qui accompagne un mort à sa dernière demeure et celle de Toussaint qui se remémore tous ses morts.
Ces rituels
autour de l'incontournable mort, de la négation de la vie, rassemblent les
foules. Le malheur, l'irruption de l'impensable, attise en chacun un besoin
archaïque de s'unir dans un élan de révolte résignée et d'humilité pour
contempler et vérifier notre impuissance partagée. La mort, quand tous les
autres étais de
Avec le temps, les villageois avaient repoussé à l'orée du village le monde des morts, symbolisé par le cimetière. Ils voulaient sans doute s'en distancier. Mais la mort n'a eu de cesse de se rappeler à eux. Pour nombre d'entre eux, l'enterrement est la seule occasion qu'ils se donnent pour renouer avec la religion de leur enfance.
Si les seuls rites qui persistent jusqu'au dernier soupir d'une communauté humaine, sont ceux attachés à la mort, cela signifie sans doute que les premières communautés se sont bâties autour de la mort et de l'imaginaire qui l'accompagne. Pour l'exorciser en somme, les hommes ont inventé des rites funéraires, et , devant le sentiment de sa toute puissance, l'idée de l'existence d'un ou plusieurs dieux est naturellement née, donnant naissance aux diverses religions, les religions bavardes des vivants en repoussoir du silence du monde des morts.
La mort fait peur, une peur viscérale, inextirpable, intrinsèque à chacun de nous. Du coup, Dieu, le héros susceptible de la vaincre, devient à son tour source de tourments et de craintes. S'il est plus puissant qu'elle, il peut tout aussi bien l'administrer. Créé à partir du néant, de la mort telle qu'elle est vécue, il reste quelque part son chevalier, un chevalier rutilant de lumière, alter ego du chevalier des ténèbres.
Ainsi, la croyance en Dieu pourrait ne plus suffire, si Dieu devenait une menace semblable à la mort elle-même. Alors le peuple miserait sur des dieux intermédiaires, représentant une menace moindre; des Dieux plus humains, incarnés, à qui Dieu lui-même délèguerait ses fonctions.
Il est à parier que ces hommes fait dieux, soient à leur tour investis de beaucoup de pouvoirs. De ce fait, ils pourraient légiférer, soit dire le Bien et le Mal, créer des constitutions et des institutions pour répondre aux besoins d'apaisement et de réassurance des peuples. Cependant, supposons que ces hommes-dieux finissent eux-mêmes par se prendre au jeu ; épris du sentiment de leur puissance démesurée, qu'ils s'érigent en despotes et finissent par semer la mort et ainsi raviver la plaie douloureuse, le désarroi originaire. Qu'adviendrait-il ?
Chacun a besoin de vérifier son impuissance face à la mort. Cette vérification n'est pas toujours acceptation de la mort, ce maître absolu. Auquel cas s'établit un cercle infernal qui marque le déroulement des temps : la paix et la guerre se succèdent comme le jour succède à la nuit.
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