INITIATION,
INITIALEMENT
J’étais
allongé, comme chaque soir après une journée de travail, sur le canapé du
salon. Je ne dormais pas. J’étais, en quelque sorte, ailleurs, surfant
sur des vagues inconscientes, quand, soudain, je fus rappelé brutalement à la
réalité par les cris joyeux d’enfants jouant dans la rue. Je pris
conscience que la nuit avait pris le relais de la
clarté du jour. La pénombre donnait aux objets des formes, qui, somme toutes,
m’étaient familières. Je n’y prêtai pas attention.
Par contre, je
me mis à réfléchir à ce temps d’absence, durant lequel le temps
s’était écoulé sans que je n’y prenne garde et que mon esprit
s’était en quelque sorte évadé de moi-même. Il ne me laissait aucun
souvenir.
Les enfants de
la rue avaient dû s’éloigner. Je ne percevais plus d’eux
qu’un murmure lointain, évanescent, comme si l’espace qui nous
séparait, entraînait leur disparition progressive. Bientôt, ils
n’existeraient plus dans mon esprit que comme fiction ou souvenir.
Je me posais
la question : était ce le même phénomène qui s’était produit durant
ce temps indéfini où le monde s’était pour ainsi dire retiré de moi. Le
monde était-il devenu absent à moi ou moi absent à lui, ou encore les
deux ? Je me remémorais le titre de cette prose de Rafaël
PIVIDAL :
l’endroit sans pensée . Ce
qualificatif me parut adéquat à signifier ce lieu non lieu, lieu de
l’absence ou de l’entière présence (lieu de tous les lieux), sans
nom, sans image, sans émotions ni sensations conscientes. Etait-ce ce type de
lieu où habitait mon être, quand, nouveau-né, je n’avais pas de
représentations pour délimiter mon espace de celui des autres, des objets, du
monde ?. Lieu du commencement, lieu initial.
INITIAL, ce
mot, par association d’idées, m’évoqua en un éclair l’initiation, ce rituel étrange,
surprenant, incompréhensible sur le moment, auquel, acteur assujetti,
j’avais participé pour entrer dans la confrérie franc-maçonne. La
poursuite de ma réflexion m’amena à l’idée que l’initiation
serait donc un moment initial, un commencement et par voie de conséquence, un
retour à l’origine, à la genèse, comme on dit, un retour au début, point
à la ligne, initialement à l’aube de ma vie, au bébé que je fus à ma
venue au monde. Me vint alors, à la pensée, cette phrase de
l’évangile : « nul ne
rentrera dans le royaume de Dieu s’il ne redevient un petit
enfant. »
L’initiation,
les trois voyages, yeux bandés, ces résonances de mots dans mes oreilles,
insolites à l’époque. J’étais comme un aveugle, guidé, conduit,
dans ce que mon imaginaire concevait comme un labyrinthe, dont le trajet, les
étapes étaient marquées de symboles énoncés, dont le sens ne
m’apparaissait pas clairement. Je comprenais toutefois, qu’au-delà
des mots que je percevais, il s’agissait pour moi de quitter un monde
familier pour entrer dans un autre univers où tout était à explorer.
Je sais
maintenant que ce monde est celui des symboles, dont une partie était
volontairement mise en scène plutôt que d’être seulement exprimée
verbalement. Le bandeau que je portais sur les yeux n’était pas là pour
m’empêcher de voir ce qu’il y avait autour de moi mais pour me
signifier que j’étais ignorant parce que aveuglé par les manifestations du
quotidien, du bon sens consensuel, que les franc-maçons
qualifient de profane. Je comprenais également que même après que le bandeau me
soit ôté, les objets que je verrais
autour de moi ne seraient pas là pour que je les reconnaisse mais plutôt pour
que je leur découvre un sens qui me permettrait d’explorer mon rapport
intime à moi-même, aux autres et à l’univers. Ces instruments symboliques
qui m’entouraient, n’étaient pas intéressants pour eux-mêmes. Ils
étaient là pour désigner autre chose, comme autant d’index pointés vers
un inconnu à libérer, un chemin à tracer, un dessein et peut-être un destin à
réaliser.
Au fil des
années qui ont suivi, j’ai compris qu’ils pouvaient m’aider à
devenir ce que j’étais au plus profond de moi-même : cet être fait
pour la mort. Ils allaient me servir à faire émerger du plus obscur de moi-même
un monde insoupçonné, pure création à partir de ce lieu apparemment désertique,
cet « endroit sans pensée »,
cet espace intemporel qui ne m’avait laissé aucun souvenir et que
j’avais qualifié de temps d’absence de moi-même et du monde.
Réalisant
cela, c’était reconnaître que cet espace de l’inconnu et de
l’étrange se nichait au plus profond de mon être. Tout m’invitait
dans ce temple lui-même symbolique, à tenir le plus grand compte de cet aspect
des choses. Cet
« endroit sans
pensée » était semblable à une pierre brute, non dégrossie et de ce
fait comme étrangère à moi-même.
C’était
pourtant à cette pierre là que je devais m’attacher, m’attacher
sans relâche à la dégrossir, la polir pour l’intégrer à la construction
de mon temple intérieur, parcelle et totalité de l’univers, de mon
univers. Tous ces symboles, ici à disposition comme autant d’outils, ne
seraient pas de trop pour bâtir ce temple, cet être humain dont la genèse dit
qu’il a été créé à l’image de son créateur. Construire, créer à
partir d’une pierre brute qui ne saurait prendre sens dans ma vie que si
elle est travaillée : « Travaillez,
prenez de la peine, c’est le fonds qui manque le moins » dit le
paysan à ses fils dans une fable de
Qu’en
pensez vous?
Mars 2003
Bernard
DOULET :.