L’endroit sans pensée
L’odeur de le pluie est si faible que la respiration apporte à chaque
souffle un plaisir qui pourrait être pur. Mais à côté, et comme en dehors de
l’air humide de pluie, des rares rayons de soleil, de la teinte verte de
la mousse arrosée, ces grosses pierres qui encombrent. L’air n’est
pas tout le monde : les parties dures, la maison, certains pylônes électriques
ne se laissent pas assimiler par la respiration.
Encore trop d’os
dans la pensée. Elle n’est pas poudre blanche, un fluide qui apporte le
plaisir.
Les mots sont rares,
très rares. Ils volent à la façon des hannetons. Ils passent, lourds, hors de
la portée de la main, presque à côté de la vue. Certains se ressemblent.
C’est par l’ossature hérissée de leur corps qu’ils se
ressemblent. Profils de mots semblables. Bâton et bâton, par exemple.
L’exemple est mauvais ? Sans doute. Bâton ne ressemble pas à bâton.
Peut-être ?
Certains
s’agacent parce qu’on dénie leur pensée. Tout un univers soudain
s’effondre si on leur dit non. Leur pensée éclate, petits nuages noirs,
polis et solides.
Que peut-on faire sans
pensée ? Nous voilà la plus aride des choses : l’endroit sans
pensée. Pour en avoir le sentiment - l’idée ?- retirez tout, enlevez
tout, faites le vide absolu, puis, à l’intérieur de cette cage sans
limite faite de néant, placez un bloc de matière sans forme. Le bloc flotte,
mais il ne flotte pas. Est-ce un bloc ? N’est-ce pas plutôt un
nuage ? Est-ce un nuage ? Nous ne pouvons pas le dire gazeux, liquide
ou solide.
Voilà l’endroit
sans pensée.
La plupart prétendent que nous nous trouvons à l’intérieur
de l’endroit sans pensée. Ici la lumière n’est rien. Le rien
n’éclaire pas le rien, mais aussi l’illumine puisqu ‘il
n’est rien. Rien illumine. Par approximations et
par symboles, nous pourrions suggérer, indiquer une image qui rappelle cet
endroit ( mais elle ne le rappelle pas). Nous dirions
que cet endroit est gris, mais d’un gris qui n’est pas étalé sur
une surface.
Cela seulement reste.
Un très gros effort est nécessaire pour rester là. Un effort du corps, une
tension des muscles du bras, du ventre, des jambes, les dents serrées, le
regard fixe.
Si l’on prend son
bras, il demeure raide, à demi plié, dans la pose qu’il avait sur les
genoux. Les cinq doigts écartés, à demi pliés.
Cet endroit est notre
monde, avec ses lumières, ses réverbères, ses phares. Il ressemble beaucoup à
notre monde. Non pas dans les apparences. Dans la définition :
l’endroit sans pensée.
On ne peut pas parler
de l’absence de pensée.
On peut - nous pouvons
- seulement montrer du doigt, d’un geste large, le dos un peu cambré, les
endroits sans pensée : là, là, là, là et là.
Ce
sont très mêlées des choses qui ressemblent vaguement à des écoles, à
des édifices gouvernementaux, à un émetteur de radio, à une tête, à une usine.
Très mêlées, se confondant dans une brume grise, elles apparaissent dans
l’arc de cercle décrit par la flèche qui, à partir du doigt signale cette
brume.
Le spectateur est muet
en face du monde sans pensée. Il a au surplus tout oublié. Il ne peut rien dire
ni rien en dire. Seule le rigidité du spectateur indique sa découverte - qui
n’est pas une découverte -.
Notez, retenez cela,
bien que nos contemporains, ou, du moins, la plupart d’entre eux,
estiment que nous vivons dans le siècle de la pensée. Quelle pensée ? Où
se trouve cette pensée ?
Imperturbables, nous
conserverons le bienfait de notre découverte. Cela est notre chance
inestimable. Car, vivant dans le monde sans pensée, dans ce néant de ciment et
de verre, nous vivons aussi dans le monde des choses et des gens. Ce monde nous
entoure. Les choses, devant, derrière, à côté. Les gens devant nous, derrière,
qui passent. Ces deux mondes pourtant ne font qu’un. D’où cette
impression de paralysie - comme si nous devions nous baisser pour ramasser de
lourds fardeaux.
Vous plantez les points
sur les i. Vous plantez des rosiers. Ces rosiers ont la forme d’un
chandelier aux treize branches de cuivre. Vous coupez les fleurs, vous éteignez
les fleurs. C’est ici la même chose. Un certain nombre de gestes, très
simples, ne dessinent pas un alphabet - seulement quelques attitudes
élémentaires, qui seront toujours élémentaires.
L’alphabet
n’est qu’un alphabet ; Rien de plus. L’illusion est de
croire qu’on peut faire des mots avec un alphabet - avec ces mots, des
phrases, dire le monde. Chaque mot n’est qu’un A ou un B. Rien de
plus qu’un A - rien de plus qu’un B. Illusion semblables à celle
des enfants qui croient, avec des cubes, faire une maison ; Ce sont des
cubes.
On voit maintenant à
travers le langage. Il est la robe transparente qui aujourd’hui habille
le vide. A travers le langage, on aperçoit rien. Nous
voyons très bien rien par la vitre.
Parce qu’il
existait une très grande quantité de mots, on les a comptés - comme on compte
des soldats. 33.369 exactement, dites-vous ? 33.369 est un mot. Il y avait
donc un seul mot. Mesurer, c’est parfois mettre dans une classe ce qui
n’y est pas. 33.369 ne fait pas partie des mots comptés.
Rafaël PIVIDAL