Accueil et escalade symétrique de la violence en situation institutionnelle:
Je propose à vôtre imagination le scénario d'une situation paradoxale, fictif certes mais pas tant que çà :
Imaginez un service d'hospitalisation "clean" à tout point de vue, bien tenu, propre, des patients correctement habillés et lavés, un personnel mû par un souci d'accueil et de respect, et cependant écoutez cette phrase qui revient dans la bouche de nombreux patients, affirmative certes et pourtant tellement interrogative : "Les infirmiers, les médecins ne me comprennent pas".
Le paradoxe est là : tout est fait pour l'accueil et cet accueil est démenti par ceux-là même à qui il s'adresse.
Que se passe-t-il, pourquoi et comment?
Cela interroge d'autant plus que de temps à autre, un patient est désigné du doigt, et pour cause, il va de passage à l'acte en passage à l'acte, il commet des entorses diverses au règlement intérieur, lequel est justement fait pour assurer la liberté de chacun. Bref, il fait ce qu'il faut pour appeler le bon sens à lui mettre des limites, le stopper. Montré du doigt, épinglé, et enfin étiqueté : "c'est un malade perturbateur". A partir de là s'engage une logique relationnelle implacable qui conduira inéluctablement ce patient à l'UMAP (Unité pour Malades Agités et Perturbateurs). Un autre bien sûr prendra sa relève peu de temps après pour les besoins sans doute de l'équilibre homéostatique du système.
Il s'agit là d'une montée en charge, d'une escalade symétrique de la violence, violence d'un patient "désigné" contre violence institutionnelle, cette dernière ne se privant pas d'utiliser la force du symbole qui fait souvent défaut au patient : ici l'emploi du mot "perturbateur".
Ce scénario, caricaturé, de la vie d'une institution, parle-il peut-être à quelques uns. Il 'est pas sans rappeler le temps où chaque asile d'aliéné possédait son quartier des agités, asiles dans lesquels le souci de l'ordre avait fini, au fil du temps par emboîter le pas sur le souci de vivre et de partager. Faut-il y voir l'élaboration de défenses obsessionnelles (ordre, propreté,...) contre des angoisses paranoïdes, je laisse la question ouverte.
Pour le problème que mon propos évoque, il ne s'agit pas de savoir qui a commencé mais plutôt d'interroger le mythe fondateur de l'institution de soins qui autorise et appelle ce type d'interaction.
En effet, c'est mon hypothèse de lecture, ce modèle de fonctionnement institutionnel est le fruit lui-même d'un modèle mythique autant que d'un fonctionnement psychopathologique que d'une réponse thérapeutique, quand ce modèle a perdu sa capacité d'être un simple instrument, un concept manipulable dans la relation soignant-soigné.
Pour être plus concret, je dirai que tout soignant espère du patient que celui-ci formule une demande soins et de préférence sous la forme qui correspond à la culture locale. Cela devient tragique quand ce désir ou ce souhait, cette attente devient une exigence, un a priori à toute prise en charge thérapeutique. Certes, cela peut très bien marcher avec certains névrosés, prêts à jouer le jeu de duplicité, ne serait-ce que pour en retirer des bénéfices secondaires.
Mais qu'en est-il avec les psychotiques, les psychopathes, bref tous ceux qui sont en quête de leur être, de leur identité, pour lesquels il s'agit d'advenir à un "Je suis", ceux pour qui le passage à l'acte, parfois violent, à l'égard de soi-même ou d'autrui, faute d'être parole, est appel à un autre, un accoucheur potentiel qui au-delà de la relation " perturbatrice", soit capable de percevoir une demande dont la formulation serait à élaborer. Comment cette élaboration pourrait-elle se faire si l'a priori est que la demande soit apportée en bon et dû uniforme ?
Paradoxe, malentendu entre d'un côté un porteur de mal-être et son expression psychopathologique perturbatrice et de l'autre un désir d'accueil que je qualifierai de conditionnel : Je t'accueille, d'accord, mais à condition que tu te montres tel que je te veux; et c'est l'inéluctable escalade symétrique entre un Soi-Niant et un Soi-nié.
Cette logique implacable (c'est la lecture toute relative que j'en fais), m'invite à interroger le concept d'ACCUEIL. Accueillir quelqu'un, c'est quoi ? J'y répondrai en mon nom propre : c'est l'accepter inconditionnellement dans sa totalité d'être, lui reconnaître et accepter sa souffrance, même quand celle-ci prend le masque de la violence. J'ajouterai qu'accepter ne signifie, en aucun cas, cautionner ni bien sûr encourager
Cette acceptation inconditionnelle me paraît être la seule voie d'accès à une relation de sujet à sujet, préalable souvent nécessaire à une relation soignant soigné (qui suppose d'avoir accès au symbolique). Hors symbolique, la relation soignant soigné se perd dans l'imaginaire où tout est possible, y compris qu'un soignant se prenne pour tel "érigé en statue de commandeur" selon l'expression du psychanalyste Serge LECLAIRE, face à un soigné en souffrance qui crie au secours d'une façon inadéquate.
Inutile de préciser que cette dérive imaginaire fait obstacle à toute thérapeutique. Le patient désigné, dans sa tentative de se faire reconnaître, n'aura bien souvent d'autre alternative que l'identification que lui propose le prétendu soignant ou la révolte et le passage à l'acte.
Cet écueil de l'accueil, fortement influencé par la profusion de techniques de rééducation comportementaliste, sorte de retour à un modèle médical avec confusion des moyens et du but, est d'autant plus navrant qu'avec lui, c'est tout un pan, acquis par la psychothérapie institutionnelle, qui s'effondre sous nos yeux. En effet la psychothérapie institutionnelle, inspirée à la fois par la dynamique des groupes et la psychanalyse, avait su dépasser "l'être pour" pour "l'être avec", comme le rappelle souvent le psychiatre et psychanalyste Jean OURY.
Bernard Doulet, Janvier 2005
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