Vivre, est-ce vivre en corps ?

 

Abruptement, je dirai que ma condition d’être humain, c’est de vivre mon corps.

Toutefois, une question préalable s’impose : mon corps, c’est quoi ? Si je me blesse, j’ai mal, si mes yeux sont détruits je ne vois plus, etc…Vu par autrui, je suis identifié à mon corps, du reste même quand le corps a cessé de vivre, qu’il est devenu cadavre : les proches, dans une enquête judiciaire, sont sollicités pour « identifier », reconnaître le corps.

Est-ce pour autant que je m’identifie moi-même à ce corps matériel. Est-ce seulement mes yeux qui me permettent de voir ce que je perçois.

Quand je regarde, dans ma maison natale, la table familiale, celle là même où mon père, en chef de famille, occupait la partie où était situé le tiroir à pain, pain qu’il sortait au moment voulu pour en distribuer une portion à chacun de nous, est-ce vraiment une table, au sens matériel du terme que je perçois ? Certainement pas. Ce que je vois, c’est une constellation de désirs et de relations complexes qui nous unissaient à l’époque autour de cette table. Une table en soi, cela existe-t-il ? N’est elle pas d’emblée habitée dans la conscience percevante, de souvenirs, de projets, d’émotions ? Même pour l’architecte qui la conçoit, pour le menuisier qui la réalise est-elle seulement un agencement fonctionnel d’éléments ? Franchement, je ne crois pas. Elle est d’emblée douée d’une âme, si j’ose dire.

Pourquoi, en serait-il différemment du corps ? ; Le corps que je suis, suis-je seulement lui ?

Les psychologues nous apprennent que le bébé a une conscience très floue de son corps et de ses limites. Cette conscience lui viendra peu à peu, et, chose surprenante, par l’intermédiaire d’autrui. Avant même ma naissance, j’existais pour mes proches, mes parents qui m’imaginaient, qui me rêvaient, ou, au contraire, m’envisageaient comme un soucis mal venu, indésirable, ou potentiellement malformé. Venu au monde, avant de parler moi-même, j’ai d’abord été parlé et désigné par mes proches : j’étais celui qui ressemblait au grand père paternel, j’étais dit heureux ou triste etc. Ce corps, mon corps, préalablement à ce que je l’habite moi-même, fût habité par mes parents et leurs proches, qui lui ont donné, en quelque sorte, vie et âme par la relation qu’ils entretenaient avec lui.

Plus tard, quand je fus  capable de représentations et donc de me représenter moi-même, c’est d’abord à partir de ce qu’autrui disait de moi , à partir du vécu d’autrui à mon égard que j’ai pu me constituer une identité propre. Chose paradoxale, c’est en épousant le regard porté sur moi que j’ai pu m’approprier mon corps. Ce corps vécu par autrui, je l’ai fait mien. C’est même en cela qu’il m’appartient. Je l’ai fait mien car il me fût donné, déjà signifié, préformé, formaté dans le regard d’autrui porté sur lui. Si tel n’était pas le cas, il serait resté chose non identifiée, impersonnelle. Je dois donc distinguer deux phénomènes : 1) le « formatage » par le regard d’autrui dans un lien relationnel, 2)l’appropriation personnelle de ce corps représenté par autrui. Cette appropriation n’est cependant rendue possible que par le don qui  m’en est fait  : « c’est toi. Ce corps, c’est toi ». Si ce second phénomène n’a pas lieu, je percevrai ce corps comme objet impersonnel.

A partir de là ma propre expérience va enrichir ce moi-corps que je suis désormais.

 

En résumé, le vécu personnel que j’ai de mon corps est intimement lié et conditionné aux attentes des parents qui m’ont conçu, au terroir culturel dont eux-mêmes sont issus et ensuite à mon appropriation singulière de ce corps devenu mien par le don qui m’en ai fait.

 

Bernard Doulet, mai 2004