L’ORIENT ET L’OCCIDENT,
LA LUMIERE ET LES TENEBRES (ou
l’éloge du métissage)
Je suis un peu gêné de vous présenter cette
planche, écrite il y a près d’un an et qui me paraît aujourd’hui un peu décalée.
Cependant, j’y trouve quelques vecteurs qui me paraissent encore adaptés au
goût de mes réflexions actuelles et des pensées qui me traversent, comme
cette idée que rien n’est tout blanc ou tout noir, ce que voudraient nous
faire croire certains courants idéologiques. La volonté de tolérance,
de composition, le mélange, la mixité, le métissage restent pour moi
des moteurs de progrès universel, à l’image de ce que nous donne à voir la
nature des choses. Le tout blanc et le tout noir ne sont pas des entités
mentales inconciliables, même si elles sont nécessaires à notre pensée
logique pour situer des différences entre les choses, différences qui ne sont
pas des différences de valeur mais plutôt des vécus spécifiques sous la
forme desquels le monde nous apparaît.
Le principe sur lequel, je l’espère, ma planche ne
transige pas, est celui de la tolérance, de l’acceptation des différences.
n
« Où se tient le vénérable Maître dans la Loge? »
« A l’Orient »
n
« Pourquoi ? »
« Comme le Soleil
commence son cours à l’Orient et répand la lumière dans le monde, de même
le V.M. se place à l’Orient pour mettre les frères à l’ouvrage et éclairer
la loge de ses lumières »
n
« Où se tiennent les deux surveillants ? »
« A l’occident »
n
« Pourquoi ? »
« Pour
exécuter les ordres du V.M. et veiller sur tous les ouvriers »
n
« Quand vous chercherez la vraie lumière, souvenez-vous que
c’est à l’orient et seulement à l’orient que vous la trouverez »
Vous avez reconnu les phrases d’ouverture et de clôture
des travaux maçonniques en Loge.
L’Orient est ici un lieu, un lieu symbolique, d’où
surgit la vraie lumière. L’orient où se tient le grand maître n’est pas
la lumière, mais le lieu d’où s’origine la vraie lumière, de même que
l’œuf n’est pas le poussin
mais c’est de l’œuf que sort le poussin.
Les travaux en tenue débutent à midi plein, selon
l’horloge solaire, ici symbolique, quand le soleil est au zénith. Il ne se
trouve plus, à cet instant, à l’Orient mais à mi-course entre l’Orient et
l’Occident. C’est l’instant symbolique (dimension temporelle) où la Lumière
connaît sa plénitude, c’est la « lumière
la plus pure », instant virtuel où la Lumière pénètre au plus
profond des ténèbres pour les anéantir. C’est le moment unique et passager
où la lumière a vaincu les ténèbres. C’est aussi le moment virtuel où
toutes les âmes, de l’Orient à
l’Occident jouissent de la même pleine clarté, de la même purification de
leur cœur. C’est aussi à ce moment là que le Vénérable Maître de la
Loge, lequel se tient à l’orient, lieu où
le néophyte est appelé à chercher la vraie lumière, ordonne
l’ouverture des travaux maçonniques de la Loge.
Au fur et à mesure de l’avancement des travaux, la
lumière va se déplacer vers l’Occident, lieu des ténèbres. La tenue
prendra fin à minuit plein, temps symbolique où la lumière n’éclaire plus
les ténèbres. C’est donc la nuit la plus parfaite.
L’espace-temps de la tenue va de midi plein à
minuit plein, de la lumière la plus pure aux ténèbres les plus profondes. Les
travaux de la Loge vont se dérouler sous un éclairage en perpétuel mouvement
du fait de la progression des ténèbres, permettant à ceux-ci d’être perçus
sous toutes les nuances de couleur, de forme, de chaleur etc, Ceci pourrait être
imagé en raccourci par l’éclipse
totale du Soleil.
Le temps de la construction du temple de Salomon, du
monde spirituel ?, correspond à ce lent acheminement
au cours duquel la lumière et les ténèbres sont mêlées selon des
dosages variables et une progression au cours de laquelle la lumière
s’affaiblit au profit des ténèbres.
Dès l’ouverture des travaux,
la Lumière quitte le Zénith, entre en éclipse, si vous me permettez la
métaphore. C’est dire que la Lumière pure, pas plus que la nuit pure des ténèbres
ne font partie du temps consacré
au travail en Loge. Peut-on en extrapoler l’hypothèse que la Connaissance
n’est jamais connaissance des extrêmes, Lumière pure, Nuit Noire,
lesquels extrêmes resteraient opaques à la conscience, virtuels,
seulement nécessaires à la logique binaire qui est celle de notre code
langagier, mais connaissance en relation avec le mariage de la lumière et des ténèbres.
Dans cette hypothèse, ce qui permettrait
l’accession à la conscience et à la connaissance de soi et du monde serait
l’enchevêtrement nuancé et mouvant de la lumière et des ténèbres et par
extension symbolique du blanc et du noir ( à référer au pavé symbolique), du
Bien et du Mal.
Si la construction du temple maçonnique peut être
assimilée à la lente élévation symbolique de chaque être humain et de la
communauté humaine, cela serait rendu possible grâce à la collaboration des
forces issues de la lumière, laquelle se trouve uniquement à l’Orient, là où
de tient dans le Temple le V.M., qui symbolise la Sagesse, laquelle fonde le
Temple, et des forces issues des ténèbres, de l’Occident,
où se tiennent les deux surveillants, dont l’un symbolise la beauté,
qui orne le Temple et l’autre la Force qui soutient le Temple. C’est cette
collaboration entre Sagesse, beauté et Force, selon tous les échelons qui vont
de la lumière la plus pure, de l’Esprit, de l’Ame, aux ténèbres, chaos,
matière brute, qui permet l’élévation
du temple. La Lumière sans ténèbres, les Ténèbres sans lumière sont des
abstractions, dont la pureté symbolique ne saurait être l’objet d’une
conscience. La conscience commence là où la lumière et les ténèbres se mêlent.
La lumière et les ténèbres, le noir et le blanc du pavé mosaïque, le bien
et le mal ne sont pas exclusifs l’un de l’autre. Le « chemin
du milieu », le chemin de la vie ne prend forme et direction que grâce
au mélange savamment dosé et évolutif du bien et du mal.
On pourrait évoquer à ce propos le mythe de la
Caverne de Platon : ce que l’on appelle réalité ne sont pas les choses
mêmes mais leur ombre. L’homme ne peut voir la réalité en face car il
serait aveuglé par la lumière. De même, le monde et nous-mêmes
n’apparaissent à notre conscience qu’à partir de l’instant où le soleil
quitte le zénith et laisse advenir la part d’ombre de toute chose présente
dans l’univers.
Mais pourquoi avoir choisi dans le rituel symbolique
maçonnique en Loge pour symboliser l’espace-temps de la construction
symbolique du Temple la progression des ténèbres sur la lumière, l’évolution
temporelle de midi à minuit, et non pas le contraire de minuit à midi ?
Bernard DOULET :. , juin 2002