Franc-maçonnerie et religion

 

 

Albert LANTOINE (1869-1949), membre du conseil suprême du REAA disait : « La FM avec ses vérités changeantes  qui suivent la fièvre des âges, est la seule religion humaine ». C’est exactement le propos que je désire soumettre aujourd’hui à votre réflexion, pour y être moi-même confronté depuis mon entrée en franc-maçonnerie en 1997.

Pour avancer quelques idées, j’ai lu des ouvrages de Jean Bottéro, notamment « La plus vieille des religions, En Mésopotamie » et « La naissance de Dieu », des articles du dictionnaire des religions dans la collection Larousse, divers articles piochés ci et là sur les concepts de déisme et de théisme (Déisme : croyants en Dieu qui rejettent toute révélation et tout culte extérieur), théisme : croyance à l’existence de Dieu). J’ai lu également des articles dans Wikipédia sur le concept de Grand Architecte de l’Univers et j’y ai appris que c’était  un concept provenant de la religion naturelle. On trouve ce concept déjà chez Cicéron, chez Calvin plus tard dans « Institution de la religion chrétienne », et surtout dans la philosophie des Lumières (Par exemple Newton dans cette citation : « Il résulte de la perfection suprême de Dieu qui, en produisant l’Univers,  a choisi le meilleur plan possible … ».

 

          Je ne vais pas m’étendre davantage sur cette anthologie des concepts d’une origine divine de notre condition humaine dans l’ « ordre » (entre guillemets)  cosmique. En effet mon propos n’est pas de produire devant vous une compilation d’écrits d’uns ou d’autres, même s’ils ont fait date, mais de vous faire part de ma modeste réflexion à travers mon expérience individuelle et l’enseignement, je devrais plutôt dire la vision personnelle du monde que j’en ai acquis.

Les religions, me semble-t-il, sont construites sur l’idée d’un principe transcendant et organisateur. Ce principe peut faire l’objet d’une révélation. C’est le cas des trois grands monothéismes que nous connaissons : la religion juive avec Moïse, le christianisme avec JC mais surtout St Paul, l’Islam avec Mahomet. Dans ces religions Dieu intervient auprès des hommes et leur dicte leur conduite.

Dans d’autres systèmes religieux non révélés, ainsi dans l’animisme, il n’y a pas un Dieu organisateur et interventionniste : chaque élément, voire chaque particule du monde, est animée d’un esprit propre et possède sa propre influence sur les autres. Dans l’animisme, les êtres humains, pour influencer les phénomènes, utilisent des rituels complexes et des objets symboliques tels que les gri-gri.

Voici, introduit, un mot auquel nous sommes coutumiers : les rituels ou rites : on les trouve dans les religions révélées et dans les religions non révélées. Ils servent, me semble-t-il, à produire l’émergence d’états modifiés de la conscience chez les êtres humains qui les pratiquent et qui espèrent acquérir avec leur aide des pouvoirs magiques, tels que celui de guérison ou celui d’induire la mort d’un ennemi par exemple.

Qu’en est-il de la FM ? Celle-ci se dit héritière de traditions au sens large. Elle est née cependant dans un contexte essentiellement judéo-chrétien. Elle véhicule deux croyances : Dieu en tant que principe créateur et organisateur du monde ou cosmos et l’immortalité de l’âme. Ce sont ces deux questions auxquelles est soumis l’impétrant en FM dans le cabinet de réflexion et auxquelles il est tenu à fournir une réponse.

          Ma conviction personnelle, c’est que ces deux croyances impératives, à savoir la croyance en un principe créateur et en l’immortalité de l’âme, en font une religion, certes non révélée, mais basée sur ces deux dogmes apparemment intangibles.

La conduite sociale et éthique des francs maçons n’est pas dictée par des préceptes ou lois divines révélées à un prophète mais par des principes moraux réfléchis et rationnels. Certains reconnaîtront là l’influence déterminante du siècle des Lumières, place à la raison après tant de siècles d’obscurantismes ! En cela elle diffère des religions révélées.

Ces principes moraux peuvent être très exigeants puisqu’ils nécessitent de dominer, apprivoiser les passions. Pour cela il ne suffit pas d’un savoir intellectuellement acquis. Chacun sait que la nature ne se laisse pas facilement apprivoiser. (Des programmes de redressement sont mis en place pour les enfants mal éduqués, les « sauvageons » comme il a été dit).

Les instruments de la FM comportent entre autres des rituels et des symboles, tout comme les religions. La FM partage avec elles l’espoir d’une union avec Dieu ou principe divin. La notion de bien et de mal est présente dans tous les cas. Les religions révélées substantifient le mal, le personnalisent (c’est le diable, le démon), de même que Dieu qui s’adresse aux hommes à travers les prophètes, voire qui s’incarne en être humain dans le christianisme. Ce n’est pas le cas de la FM. Par contre leur architecture sociale est semblable : elle est verticale et totalitaire comme l’armée (lire le livre de Goffman « Asiles »). L’obéissance à la hiérarchie y est de rigueur. Les semblants de démocratie ne restent que de faux semblants. Le salut vient par le haut et par ses chantres. C’est en tout cas ce que transpirent ces organisations. Pour leurs adhérents, il s’agit de se soumettre. C’est au fond un modèle éducatif basé sur ce qui était convenu d’appeler autorité paternelle, à laquelle même l’épouse devait être soumise. Il existe cependant d’autres systèmes éducatifs qui ont fait leur preuve, basés sur le dialogue, le partage, ….

Personnellement, le modèle des religions, que j’ai rejeté depuis bien longtemps, n’a jamais cessé de m’interpeller dès mon entrée en FM il y a 12 ans et au fur et à mesure de l’avancée de mon questionnement, il m’est devenu de plus en plus évident que la FM participait de ce modèle. C’est pour cette raison, il y a quelques mois, que j’ai refusé d’invoquer le GADLU lors d’une intervention en Loge.

Mais alors, après tout ce que je viens de vous livrer, pourquoi suis-je encore en FM ?. Voilà une vraie question qui se pose à moi et à laquelle et à ce jour je n’ai pas trouvé de réponse. Il est vrai que peu ou prou j’ai toujours été fasciné par les maîtres à penser et que sans doute je le reste encore. La différence, c’est, qu’auparavant j’avais tendance à leur faire crédit. J’ai peu à peu réalisé que ce qui brille peut faire illusion et pousser à la crédibilité pour ne pas dire croyance. Or, chacun ne connaît vraiment quelque chose que s’il l’a expérimentée. Ce ne sont pas les catéchismes qui nous forment mais bien nos actes, nos actions avec leurs conséquences agréables ou désagréables pour soi ou pour autrui. L’expérience d’autrui a cessé pour moi d’avoir valeur d’exemple. Elle est devenue un simple témoignage relatif à une expérience singulière.

Bien sûr, il serait tellement plus simple de se conformer à des modèles et de les suivre comme les moutons de Panurge ou bien d’obéir au fouet et à la récompense, à la peur de l’enfer ou aux promesses d’un paradis à venir. (Je vous invite à relire Nietzsche et notamment «  Par delà le bien et le mal »…..)

Personnellement j’essai de me détacher de toute illusion, de toute croyance, de toute fascination, y compris narcissique et ce n’est pas si facile… La libération, l’affranchissement des mirages culturels, collectifs, cultuels et rituels est une démarche que je privilégie. Je sais que pour beaucoup d’entre vous, mes frères, la quête de  la liberté intérieure, le dépouillement (laisser ses bijoux à l’entrée du temple), le délestage de toute entrave à la liberté de penser et de vivre, vous est chère autant qu’à moi. Elle n’est pas la seule vertu, la seule valeur promue en FM. Il y a aussi l’égalité et la fraternité, les trois emblèmes de la République française avec la liberté. Cependant, la liberté n’est-elle pas la condition d’une pleine réalisation de la fraternité et de l’égalité ?. Etre égaux et fraternels dans l’esclavage de nos vies misérables et de nos idéaux sublimes, cela ne tend il pas à susciter de la violence et à encourager les discriminations, à exalter le masochisme et le despotisme ?

Par un curieux paradoxe la FM propose la soumission à des principes moraux et à un ordre hiérarchique pour parvenir aux plus hautes sphères de la connaissance de soi, des autres, de l’univers ! Une Libération par la soumission ?... Ma foi, c’est à réfléchir.

Nous constatons régulièrement dans nos Loges des luttes de pouvoir pour accéder aux plus hauts grades. Généralement nous le déplorons mais ne serait ce pas un effet pervers de notre croyance dogmatique en un principe organisateur de l’univers qui ne nous laisserait peu de marge d’initiative sauf à penser n’y être pas soumis nous-mêmes.

La soumission, même volontaire, à un ordre moral transcendant, ne serait-il pas le mouvement essentiel requis par les religions à chacun de ses membres ?. A ce sujet je vous invite à relire l’ouvrage de Freud intitulé « l’avenir d’une illusion ».

A ces systèmes religieux, le plus souvent occidentaux, dont je pense que la FM est issue, s’opposent, à mon sens, les philosophies orientales telles que le bouddhisme, le taoïsme, le zen... Ici, pas de culte, pas de croyance en Dieu, pas de morale à suivre, pas de savoirs à acquérir, pas de catéchismes, mais la pratique de l’observation et de la méditation comme techniques permettant d’accéder au détachement, à l’effacement des représentations verbales et autres, de l’égo et d’accéder finalement à un vécu plus sensible et intégré à la Vie, la seule qui soit : celle du moment, de l’instantané. Cela devient possible quand les systèmes de médiation, de représentation, de différenciation par exemple entre sujet percevant et objet perçu sont mis en sourdine, écartés, forclos. Les bouddhistes appellent cet état l’éveil. L’humain cesse de concevoir l’univers, il se contente de le vivre pleinement.

Je suspends là cette planche avec la certitude que je n’ai pas vraiment répondu à une attente, qui n’était probablement que la mienne à savoir si la FM était ou n’était pas une religion.

 

 

Novembre 2009,    Bernard DOULET