La psychiatrie "moderne"

    La psychiatrie est née dans la mouvance de la révolution française et du siècle des lumières.  Elle s'est appropriée la folie jusque là objet de l'obscurantisme de l'Église catholique qui l'expliquait, je caricature, par une possession diabolique. La médecine en a fait une maladie de l'esprit. En France, les premières tentatives de soins rationnels avec Pinel mais surtout avec son élève Esquirol étaient basées sur un retour à une vie simple, bucolique, loin des  rumeurs de la société et sur l'application d'un traitement moral élémentaire.

    C'est dans cet esprit que furent créés, à raison d'un par département, les asiles d'aliénés.

    Peu à peu, dans ces centres, l'accueil bienveillant des sujets dit fous ou aliénés, délirants ("sortis du sillon") se figea en des principes immuables et durs, en ce sens que les méthodes thérapeutiques évoluèrent vers une répression de plus en plus intransigeante des symptômes déviants au dépens du sujet "malade". Les chaînes dont Pinel avait soulagé les fous se voyaient remplacées par la camisole, chemise aux manches longues dont l'extrémité était nouée au dos du malade. Le fou n'était plus isolé du monde pour être soumis à un traitement "écologique", mais enfermé pour éradiquer son incurabilité. Toute méthode d'humiliation et de répression  devenait licite tant que son but était d'obtenir la docilité du patient. Ceux qui y consentaient avaient un statut privilégié de "bon malade". De ce fait, les asiles de fous de cette époque  auraient pu servir de modèle,  si toutefois il y en avait eu besoin!,  aux camps de concentration nazi ou aux goulags de Staline.

    C'est en effet pour avoir connu les camps de concentration du troisième Reich que nombre de soignants ont oeuvré pour changer la mentalité des asiles dans l'après guerre de 39-44. Ce fût le mouvement contagieux de la "psychothérapie institutionnelle" dont la théorisation emprunta ses lettres de noblesse à la psychanalyse notamment lacanienne. L'heure était à l'ouverture, à la chute des murs de l'asile, bien avant la chute du mur de Berlin. Ainsi s'inaugura l'ère des soins dans la cité sous le vocable inscrit dans la loi en 1960 de psychiatrie de secteur. La promotion de la parole allait de pair avec la critique de la hiérarchie asilaire. Le fou retrouvait une place de sujet. La camisole et les soins agressifs étaient vivement critiqués et mis au placard.

    On en est on  aujourd'hui?   

    Subrepticement nous est venu des États Unis d'Amérique une psychanalyse revue et corrigée. Épurée de son côté révolutionnaire, elle révélait un visage éducatif et rééducatif sous les vocables modernes de thérapie comportementaliste et cognitiviste. A nouveau le sujet a disparu derrière ses symptômes, cibles uniques de la thérapie dont les méthodes pourraient se résumer en ces quelques mots: apprentissage, correction, récompense, punition, tous moyens familiers aux proxénètes depuis la nuit des temps... Tout est bon dans le combat salutaire contre les conduites dissociales. Les grandes entités qu'étaient les névroses, les psychoses, les psychopathies tendent à disparaître devant une compilation de symptômes ouvrant droit chacun d'eux à une thérapie spécifique et à un AMM  (autorisation de mise sur le marché) de médicament psychotrope. Le "fou" disparaît à nouveau derrière les symptômes qui le stigmatisent. Le combat contre les symptômes est supposé délivrer le fou de sa folie. Sa coopération est sollicitée mais bien souvent jugée inutile. La bienveillance à l'égard des symptômes comme expression et révélateurs du sujet, il n'en est plus question L'urgence est d'éradiquer, d'étouffer leur manifestation, serait ce par des méthodes "honteuses".

    Fini la camisole, nous sommes à l'ère de la contention chimique, qui, faute le plus souvent d'être souhaitée ou acceptée par le malade, nécessite en concomitance une contention physique. Dans les services psychiatriques, on "ligote" de plus en plus fréquemment les malades, c'est à dire, on les attache sur un lit dans une cellule d'isolement sécurisée, poings et pieds liés avec bandage ventral jusqu'à reddition du patient récalcitrant. Le problème éthique est apparemment éludé : " c'est pour son bien".

    Toutefois rien n'est simple. S'il est simple d'attacher un malade, il est moins simple de le détacher : la crainte règne. Va-t-il tenter de se suicider, de s'évader, de cogner sur les soignants pour se venger?. Alors on y va prudemment. On lui détache d'abord un bras, puis une jambe, puis la deuxième jambe. Cela peut prendre plusieurs jours et les retours en arrière sont fréquents.

    Que disent les malades après coup?

    Certains évitent d'en parler, minimisent les faits, oublient avec leurs symptômes d'alors les humiliations subies, d'autres développent des phobies et des stress post traumatiques qui trouvent une résolution partielle au bout de quelques années d'écoute psychothérapique....

    Le monde change? Qui peut encore y croire?

Bernard Doulet ,    Août 2006

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